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Souvenirs

  • Après l'enterrement...

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    Le sandwich au jambon d’après-enterrement avait un gout de non-dits. Celui au fromage aussi.
    Il est des êtres qui tuent des familles entières avec leur langue. En compensation d’avoir raté leur vie, ils distillent leurs poisons dans les alambics de leurs cerveaux aigris. Ils murissent lentement leurs élucubrations nocives en les ressassant, une Jupiler après l’autre, en prenant à témoin un public de comptoir. Et finissent par y croire.
    Tant et si bien que le vide se fait autour. Un vide de silences et de suspicions. Pour les autres, les stupéfactions, les incrédulités, les incompréhensions du début se laissent doucement contaminer par la haine acide qui ronge les derniers questionnements. Pour qu’un jour, chacun campe sur ses positions. Définitivement ?
    Il suffit parfois qu’une des victimes disparaisse pour que les liens brisés se renouent autour du cercueil. Laissant la vipère achever de se confire dans son bocal de fiel. Déconnectée. Incapable même de jouir du mal qu’elle a causé. Inconsciente. Définitivement.
    Mais certains espoirs de retrouvailles restent aussi brisés sur la dalle du cimetière. Les « si j’avais su », les « je n’ai pas osé », restent plantés dans le monticule de terre fraîche au milieu des fleurs déjà passées. Les rescapés, restent là. Désappointés, désabusés, mais coupables de s’être laissés manipuler sans avoir dépassé le mur de mensonges, de non-dits, de pas-vu, de pas-pris, que l’autre bâtissait lentement pour les séparer et les monter les uns contre les autres.
    Coupables ne ne pas s’être levés à temps pour dire à tous «C’est quoi ce bordel ? ». Mais la dynamique des familles est un étouffoir d’élans et un incubateur de médisances.
    Et les rescapés bernés n’ont plus alors, à défaut de certitudes, que des embrassades pour se consoler.
    Le sandwich d’après l’enterrement a surtout, et trop souvent, un goût de trop tard. Et une forte odeur de gâchis.

  • Strip tease immobilier

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    Le printemps dernier, et le dernier printemps.

    Depuis quelques mois, j'ai le sentiment de trahir ma maîtresse de toujours pour une petite jeunesse avec laquelle j'entrevois de finir mes jours.

    Ma maison se dévêt tout doucettement de moi. 

    A chaque livre qui quitte son nid, à chaque objet qui s'en va du grenier chercher fortune sur une brocante lointaine, à chaque cadre qui abandonne son clou "x" en rêvant d'un autre mur, à chaque étagère qui montre un peu plus sa planche, elle m'apparaît moins mienne dans sa nudité croissante.

    Pourtant. A chaque "petit tour" au jardin, les odeurs et les cris d'enfants des étés anciens m'envahissent tels des acouphènes. Les plantes vivaces portent bien leur nom. Et il m'arrive d'envier, en les imaginant, nos remplaçants s'émerveiller en froissant dans leurs doigts impies une feuille de sauge ou un brin de sarriette.

    Comment ne pas imaginer non plus les mots des candidats à la reprise, fouillant du regard , pendant les visites, les recoins de nos lieux de vie, de joies et de doutes.

    Comment ne pas revivre les moments de bricolages hasardeux et "pas si mal foutus que ça pour quelqu'un qui ne s'y connait pas". Electricité encastrée comme des pros avec parrain Félix et le cousin Pierre, tranchée d'égouttage creusée avec Barbara et Gilles, mais aussi plomberie approximative, plafonnages de raccroc, maçonneries de fortune… 

    Et le jardin, témoin du travail toujours recommencé de Michelle. Comme "ses" châssis agressés par les pluies, mais amoureusement entretenus, quasiment maternés, et repeints tous les deux ans. Fidèlement. 

    Et l'escalier et les portes décapés à coups de week-ends aux bras et coudes huilés. Grands travaux, chantiers dérisoires, petites fiertés.

    Tu fus longtemps une maison-outil, une maison à vivre, avant de devenir une maison un peu plus "vitrine". Mais chaque visiteur te trouvait une âme. La nôtre peut-être.

    Michelle m'avait appris à démystifier tes bruits saugrenus, à en faire des mots doux plutôt que des signaux inquiétants. Chaque porte a toujours son cri personnel. Du grincement de charnières au frôlement sur le carrelage dus à des "rependages" hasardeux de piètre bricoleur. Chaque planche a son craquement et chaque siphon sa chanson. C'est ton langage à toi.

    Comme notre jardin de curé entouré d'une ruelle, tu étais notre île.

    A nous maintenant de nous dévêtir tout doucettement de toi. De toit. Coupant les ailes aux envolées sentimentales. Te tournant le dos stoïquement. Reniflant les velléités tenaces des souvenirs, le kleenex prêt à bondir. 

    Laissant au passé, presque futur, le soin de composter nos bons moments. Quand, assis dans le Lafuma, face au soleil couchant, nous laissions tomber notre roman dans l'herbe, pour se prendre la main et se dire : "On est bien. Hein ?".

     

     

     

     

     

  • Anne Liégeois

    Anne Liégeois  (6 mars 1948 - 22 février 2013)

     

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    Merci à son époux, Albert Moxhet, pour la page Wikipédia qui lui est dédiée :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Li%C3%A9geois

     

    Voici quelques dessins réalisés pour une expo sur La petite ville de Limbourg en province de Liège.

     

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  • Courses à Givet (suite)


    Lalsacienne.pngAh ! La mémoire… Retour aux courses (sources ?) à Givet !
    Comment ai-je pu oublier les émincés de gésiers confits Fleury-Michon, le quinoa gourmand de Tipiak (Bretagne)… ?
    Et les biscuits Chamonix orange, que ma fille m'a tendus, avec un sourire en coin : "Tiens c'est pour maman !". Comme si …
    Chamonix orange ! Jadis de l'Alsacienne, et maintenant de LU, et désapprouvés en Belgique.
    Rien qu'en imaginant l'emballage, je décolle. Je ferme les yeux et je sensth-1.jpg d'abord la touche du glaçage qui colle un peu au palais, puis la pâte du biscuit qui s'effondre sur la langue, libérant l'onctuosité du fourrage et une saveur amère d'orange en marmelade…
    Souvenir d'un moment de luxe pour nous qui, enfants, nous contentions de viser, l'air de rien, les "Biarritz" belges dans la grande boîte mélange de Delacre. Et encore, seulement quand il y avait des "gens" en visite à la maison.
    De là, il n'y a qu'un pas pour plonger dans la panade. Sans rouvrir les yeux.
    Orange pressée, banane mûre écrasée avec un biscuit Delacre "L'écolier"… Des "biscuits de soldats", comme on disait.
    Moi, j'étais trop grand quand la "panade" a fait son entrée dans l'univers des mamans responsables formées à "La goutte de lait", ancêtre de l'ONE. Mais marraine Denise de Falisolle, ma tante, en préparait pour mon cousin Pierre. C'est là que j'ai goûté.
    Puis, père à mon tour, j'ai sacrifié au rituel. Les Betterfood avaient remplacé les gros "Ecolier", mais le goût n'avait pas changé. Si j'en voulais une béquée, il fallait que je goûte en cachette, en préparant, parce que ni Barbara, ni Gilles n'en laissaient dans leur assiette. Ou alors, c'est qu'ils couvaient quelque chose.
    Même que Barbara a "replongé" dedans en pleine adolescence.

    images-1.jpegQue l'on nourrisse son corps de "pluma de belotta iberica" ou de cassoulet Spanghero, le résultat à l'arrivée est toujours aussi immonde me direz vous.
    Certes.
    Mais la centaine de grammes de ce porc issu de cochon noir, nourri aux glands (belotta), servie grillée et rosée, dégustée et commentée, aura rendu notre esprit meilleur que la louche de saucisses-haricots tomates engloutie distraitement en vitesse.
    Mâcher, mâchouiller, machinalement. L'esprit ailleurs. Pendant que la panse s'emplit en rêvant de satiété.
    Le goût exhausté qui fait qu'un cassoulet Zwan est pareil à des ravioli Buitoni, laisse l'esprit hors-jeu. Parce que ce jeu n'en vaut pas la chandelle, l'esprit, mis en veille par l'odeur dès avant la première bouchée, botte en touche et fait roue libre.
    En revanche, choisir les produits en imaginant déjà leur future élaboration, ou lire l'énoncé d'un plat à la carte d'un resto, en écoutant les conseils d'un maître d'hôtel, sont des démarches cérébrales qui mettent l'esprit en éveil dès avant la première odeur échappée de la cuisine. La suite n'est qu'une question d'attention et de respect.
    Fermer les yeux, se concentrer sur l'huis clos de la bouche.
    Le cracottement ou la caresse des consistances. La lutte ou le mariage des saveurs. Leur évolution. Le dépistage d'une épice où d'un condiment. Des moments de méditation qui rendent la déglutition accessoire. Fermer les yeux empêche la main, et la fourchette qu'elle tient, de s'empresser de préparer la deuxième bouchée que la "mâchine" réclame déjà. Alors que les mâchoires sont encore au turbin.
    Essayez avec le café du matin.
    La première gorgée. Les yeux fermés. Comme le journal encore plié.
    Laisser le temps à l'esprit d'écrire ce qu'il ressent sur la feuille blanche de la première pensée du jour.
    Puis une deuxième gorgée. Moins brûlante, mais sur des papilles déjà décapées par la première. Une autre sensation. Un autre plaisir. Essayez, les yeux fermés.
    Ce n'est qu'un bon moment à passer.

  • Arrivederci Concordia.

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    En février 2008, le Costa Concordia faisait escale à Katakolon, en Grèce, pour permettre l'excursion à Olympie.

    Ce petit port autorisait la prise de recul afin de saisir les somptueux reflets de cet élégant bateau de croisière.

    Je m'en suis donné à cœur joie, sans savoir ce que ces reflets, fracturés par les vaguelettes, avaient de prémonitoires.

    Voici quelques photos, pour vous inviter à feuilleter le nouvel album que je viens de publier.

    Il contient en outre quelques échantillons de la décoration intérieure où le "barroco" moderne éblouissait de tous ses verres colorés.

    Les fleurs de verres du plafond du hall d'accueil de douze étages changeaient perpétuellement de couleur

    Idem pour le lustre monumental de la salle de spectacle de quatre étages, composé de masques de comédie antique.

     

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  • Bonne fête Mamert !

    Le dilemme de la mère Michel : " Fêtes des mères le 11 mai ou fête d'MR le 25 ?"

    "Ou", pas "et" !

     

    Cette année la fête des mères tombe pile le jour de la saint Mamert. Le premier des saints de glace, avec ses potes frileux Pancrace et Servais (comme mon boucher de Pontillas !). 

    Mais ne les cherchez pas au calendrier, ils ont été remplacés par Estelle, Achille et Rolande. C'est le Vatican qui a pris cette décision en 1960, afin d'éviter aux brebis du saint troupeau de s'égarer sur les voies du paganisme en honorant des saints vulgairement associés aux "croyances agricoles". 

     

    Mamert, ma mère, mammaire, seins de glace, mère nourricière, mer, mère de toute vie. Ah ! La complicité des mots !

     

    Le jour de la fête des mères, chacun devrait se fleurir le nombril. 

    Cicatrice. Tatouage. Trace de la racine coupée qui nous reliait à celle qui fut notre futur, et qui sera notre passé pour toujours.

     

    L'an passé à la même époque le billet "Bonne fête môman !" (*) avait suscité beaucoup de réactions.

    Facile. Le sujet est universel. 

    Utérinement parlant, tous sont unanimes, la naissance est, avant tout, une histoire de mère. De la conception à l'expulsion, elle était là, la mère. Presque dans la même position. Et pas nécessairement toujours à la fête. Mais elle était là.

    Douce ou autoritaire, fée ou sorcière, cordon bleu ou "rouf-rouf", grognon ou câline, coquette ou cache-poussière, jersey ou Diolen, lavande ou patchouli, chaud giron ou cœur de glace, injuste ou conciliante, bigotte ou libertine, amoureuse ou frustrée, tasse de thé ou Jupiler, judéo-envahissante ou rigido-protestante, cigale ou fourmi, romans de gare ou Nouvel Obs', ... 

    Chaque femme, chaque homme, même s'il n'a pas d'enfant, a une mère naturelle. Quelque part dans un coin de sa tête, dans une cuisine, dans une usine, dans un bureau, dans un home-hospice, dans la terre, dans un fauteuil, dans la pièce d'à côté ou au bout du monde. Seuls les pères ont deux mères : la leur et celle à qui ils ont fait des petits.

     

    Une mère reste une image complexe et sans âges. Pas une photo, mais un album façon scrapbooking. 

    Des odeurs de cuisine, des leçons récitées, des bêtises "qu'on-n'en-dira-rien-à-papa-si-tu-promets-de-ne-jamais-recommencer", …  

    A chacun de nos âges correspond une mère différente. Présence permanente d'une figure qui ne veut pas vieillir. Qui ne peut pas vieillir. Pour moi, c'était un bouillon de souvenirs qui mijotent à petits rots et tapes dans le dos. Un livre de recettes faciles pour débutants, petits trucs pour échapper aux petits pièges de la vie. C'était aussi un monument de confiance derrière un tablier à fleurs. Une assurance-vie, un airbag, un confessionnal, une seconde mémoire. 

    Un conteneur souriant de toutes les inquiétudes. Une éponge à soucis.

    Une armoire à secrets aussi. Parfois. Et ça, c'est souvent plus dur à digérer. Surtout quand le sieur Alzheimer vient tout effacer avant que les éventuels non-dits n'aient pris le temps de s'exprimer…

     

    Le hasard a voulu que nous achetions un caméscope alors que maman commençait à se faire vieille. On l'a filmée un peu. Pas trop, parce que à chaque fois elle nous disait en riant : "C'est parce que tu crois que je vais bientôt mourir que tu me filmes !".

    Un jour, sa sœur jumelle s'est éteinte.  Encore une histoire utérine… Et alors, doucement, son esprit s'est évadé de notre monde. Et nous n'avons plus filmé du tout. Cela fera bientôt vingt ans que les cassettes vidéo sont dans une armoire. Je n'ai toujours pas eu envie d'y jeter un coup d'œil. Comme si cette maman-là ne me concernait plus.

     

    Dans Le Soir de samedi, Benoît Lutgen s'est payé une demi-page de pub pour souhaiter une bonne fête à toutes les mamans. Dont coût approximatif de 25.000 €. Doux Jésus !

    Serait-ce de la propagande électorale ? Un peu comme Vanden Borre : "Vous allez bien choisir !". 

     

     

     

    (*) http://commecaenpassant.blogs.lalibre.be/archives/2013/05/index-1.html

  • Douce France Passion

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    Jeudi passé, ayant oublié mon quotidien préféré à la maison, je me retrouvai

    sans lecture, au volant du motorhome (*) dans la file du contrôle technique.

    L'esprit vacant, la pensée en jachère.

    Comme la radio était débranchée, j'avais le choix entre le manuel d'entretien du véhicule, le guide Nathan des oiseaux d'Europe, le Petit Larousse 2004 -qui sert de juge suprême dans les conflits conjugaux- ou la carte de France Michelin 2009 au 1 : 1 .000.000 (1 cm = 10 km). Le modèle recto-verso, où l'Hexagone est coupé en deux quadrilatères, de la Vendée à Genève.

     

    Miraculeux.

    L'esprit buissonnier, j'ai déplié le plan de ma plaine d'errances préférée.

    J' y ai retrouvé les chemins amis qui mènent à Champosoult, une oasis normande à côté de Camembert. Où des dromadaires roux-blanc-noir mâchent les boutons d'or en rêvant de calva. 

    La route cousine qui va jusqu'à Perros-Guirec, en patchworkant la mer de tous les bleus du ciel. 

    Le roman sentier des Compagnons qui mène à Mesnac où le cognac se schweppes. Et plus loin jusqu'à Bran, où la Charente hésite entre mer et Gironde. 

    Toujours plus au sud, en outre-Garonne, la route de Marmande pose ses espadrilles à Lamothe-Landerron, où la tomate se sucre sur le dos du soleil. 

    Puis virant lot pour lot on rentre dans les terres, airant à Monségur, d'où la vue se perd dans un champ de bastides. 

    Et de là, pardi, c'est l'heure du Tarn, à Saint-Genest-de-Contest, pays de Lautrec où fleurit l'aille roze et l'accent de Gaillac. 

    Quand le sextant du cœur indique l'orient, voilà le Lubéron qui dessine l'horizon de ses crêtes, protégeant Lourmarin. 

    À contre-mistral, on remonte vers Grenoble, où Saint-Égrève se cache à l'aplomb du Néron. 

    Et c'est déjà Roanne, la gourmande qui trois-grosse en parlant charolais.

    Un tour de France ami sans étapes contre la montre. Un tour de France de parlottes, en oubliant le soir. De petites bouffes sans esbroufe en émerveillements partagés.

    Un tour de la France copine, paysagère, gourmande et agricole (**).

     

    Nous avons depuis longtemps laissé les autoroutes à leurs stations services pompeuses d'euros-millions.

    Préférant nationales et ex-départementales où les "Routiers" subsistent guettant le camionneur allergique aux péages.

    Traversées boulangères marchant à la baguette suivant les rues jalonnées du rouge des charcuteries. Cœurs de villages battant des places de marché et des cafés du commerce. Où germent les poncifs à l'ombre des pastis. 

    Nos étapes, s'appellent aussi "France Passion", une association d'agriculteurs de toutes disciplines qui accueillent gracieusement les camping-caristes adhérents.

    Fermes laitières normandes ou bourguignonnes, chèvriers provençaux, apiculteurs tarbais, vignerons d'Oléron et de tous les terroirs, distillateur de lavande de Valensole, gras foies périgourdins et gais presseurs de noix, éleveurs de rousses limousines ou d'escargots "made in Lubéron". Bouilleurs de crus ardéchois ou cognaçais, planteur de lentilles champenois-berrichon, beaujoleurs de gamay et cueilleurs d'acacias…

     

    La France paysanne, quelque part entre Alexandre le Bienheureux et mon oncle Benjamin.

    France de "La billebaude". France de Vincenot.

    France de la bicyclette. France de toutes les Paulettes. 

    Du cap nord de Bray-Dunes au cap sud de Cerbère. 

    Douce France angélique, angevine… Où Trénet chante encore. 

    France d'avant que Marine et Le Pen ne deviennent des gros mots.

    Douce France qui cache parfois ses couteaux sous le comptoir.

    France des comptes à régler et qui "veut gagner des millions".

    France qui oublie doucement Coluche en écoutant Sébastien.

    France de France Inter ou France de France Bleue.

    France qui figarote le doigt sur la culotte.

    France qui revit Mauriac sans jamais l'avoir lu.

    France aux saints démons qui pointent les différences. 

    France qui change entre les lignes. France aux votes incertains.

    France d'en bas, opinel à la boutonnière et rose entre les dents.

    France d'en haut qui craint qu'Hollande n'en fasse un pays bas.

    France des cités et pas des prospectus.

    France des Français. France des hiatus.

     

    France où j'ai quand même hâte de reposer mes pneus.

    Juste pour dérailler ailleurs. Juste pour souffler un peu.

     

     

     

    (*) "Camping-car" pour les Hexagénaires et "mobilhomes" pour beaucoup d'amis belges.

    (**) Bon sang de bonsoir, quand Larousse va-t-il se décider à rééditer son Dictionnaire agricole de la France ?

  • Sacrées coïncidences

    "Les coïncidences ne sont souvent que des aléas du hasard."

                                                                             (Kikfîe Bé Mi)

     

    Quelques jours avant Noël, dans le ciel mandarine du matin, un avion, venant de Rixensart, a laissé gonfler sa quadruple trace. Divisant l'espace en deux parts parfaitement égales. Presque simultanément, un autre avion, venant de Louvain-la-Neuve, a craché perpendiculairement son panache orangé, formant ainsi une croix parfaite en ce ciel de fin d'Avent. Signe que ce jour-là, aux alentours d'environ huit heures quarante-cinq, ces deux avions avaient décollé à peu près à l'heure prévue pour se croiser, en suivant leurs plans de vol, pile au-dessus de chez moi.

     

    Il y a des gens qui voient des signes partout. Incapables d'accepter que le sort, qu'il soit bon ou mauvais, ne soit que le fruit du hasard. Pour moi, rien n'est écrit. Et la "main de dieu" a, me semble-t-il, d'autres chats à fouetter que de semer des cailloux blancs sur les chemins tortueux empruntés chaque jour par les 7 191 347 209 êtres humains recensés en ce début 2014 (1). Tu parles d'une comptabilité !

     

    Les deux histoires qui suivent sont vraies. C'est mon père, Jules, qui les a vécues. Si mon frère, Charles, a participé à la première, je fus un acteur de la seconde.

     

    Le 14 juillet 1958

     

    Gare de Rennes. C'est un grand jour pour Pierre Trépart. Il attend le train de Paris. Comme beaucoup de Bretons, il n'est jamais monté à la capitale. C'est son ami d'enfance qui l'a invité pour le quatorze juillet. Une enfance qu'ils ont passée à Osse, près de Châteaugiron, à une vingtaine de kilomètres de Rennes.

     

    Gare de Charleroi. C'est un grand jour pour Charles Maget. Il vient d'avoir vingt ans en mai, et son papa, Jules, lui offre une semaine à Paris. Paris ! Jules en rêve depuis des années. Il n'en connaît les monuments que par cartes postales interposées. Mais c'est comme s'ils les avait déjà vus cent fois. Pour Charles, Paris c'est la ville des peintres dont il collectionne les œuvres en découpant les timbres Artis sur les boîtes de savon mou. Ces tableaux-là aussi, il les connaît par cœur sans jamais les avoirs vus en huile et en toile.

     

    Première coïncidence, sur le quai de Charleroi-Sud, ils rencontrent des amis qui, eux aussi, vont à Paris, pour la première fois. Deuxième coïncidence : sans se concerter ils ont des places numérotées dans le même compartiment.

     

    À Paris, Jules a réservé une chambre au Terminus Nord. Face à la "gare des Belges". Le quartier nord deviendra vite leur base. Et, "La grille des départs", leur cantine pour le "frites-saucisse" démocratique.

     

    Pendant une semaine, ils ont découvert le Louvre, les impressionnistes au "Jeu de Paume", en bordure de la place de la Concorde, Charles est monté à la Tour Eiffel et il a même posé son petit chevalet en plein Montmartre pour réaliser une toile "d'après nature" : "Rue Chevalier de La Barre".  Du nom d'un homme condamné et exécuté à Abbeville en 1766 pour ne pas avoir salué une procession religieuse. Ils ont "fait" aussi Notre-Dame et les Invalides, et, pour clôturer la semaine en beauté, ils seront au Parc des Princes, le quatorze juillet après-midi pour l'arrivée du Tour sur la "piste rose".

     

    Marcel Trépart et son ami ont, quant à eux, passé la soirée du treize à regarder guincher au son du musette, pas loin de Montparnasse. Charles est allé aussi à un bal du Quatorze juillet. Mais c'était pour écouter Jacques Hélian et son orchestre.

     

    Mais le quatorze juillet, pour les "p'tits Belges", comme pour les provinciaux venus de six coins de l'hexagone, c'est d'abord "le" défilé.

     

    Jules et Charles se sont levés tôt pour avoir une bonne place dans les gradins installés le long du parcours. 

     

    Marcel Trépart et son ami ont fait de même et se retrouvent dans les gradins, juste derrière un père qui parle français à son fils de vingt ans avec un accent pas très "français".

     

    Parmi les premiers à passer devant eux, une délégation des élèves de Saint-Cyr. En uniforme de 1914, avec les tristement célèbres pantalons rouge-garance.

    Dans la tonitruance des fanfares et des applaudissements, Jules se penche à l'oreille de Charles et lui crie : "Tu vois, les Français qui se sont fait ratiboiser à Arsimont en 14, eh ben, ils étaient habillés comme ça !".

    Juste dans la rangée derrière la leur, un homme, qui a tout entendu, dit à son voisin, en criant presque, lui aussi : " Tu sais, le cousin dont je t'ai parlé, celui qui était au 7e Régiment d'Artillerie de Campagne, eh bien il s'est fait tuer à Arsimont en 14 !".

    Jules se retourne et regarde l'homme qui vient de parler : "Votre cousin doit s'appeler Divay ou Trépart !".

    Complètement stupéfait l'homme répond : "Marcel Trépart, c'était mon cousin."

     

    *

     

    Deux hommes qui ne se connaissent pas et qui sont pour la première fois de leur vie à Paris. Le même jour à la même heure. Deux hommes que le hasard pose l'un derrière l'autre dans la foule du défilé de la fête nationale. Deux hommes qui en ont un autre en commun. Marcel Trépart, maréchal des logis au 7e RAC de Rennes. Mort au combat dans le bois de Ham-sur-Sambre, le 22 août 1914. Au deuxième jour de la bataille d'Arsimont, connue plus généralement sous le nom de bataille de Charleroi.

     

    *

     

    En Août 1914, Jules allait avoir six ans. Quelques jours après la "bataille", en jouant dans le bois d'Ham, avec des gamins de son âge, il avait découvert les corps de deux Français enterrés à la sauvette. Quatre godillots et une épaulette dépassaient encore de la terre où l'herbe commençait déjà à repousser. Et puis l'odeur. Et puis les mouches vert-métallisé qui brillaient dans le sous-bois. Il grava aussi dans sa mémoire l'inscription visible sur l'épaulette : 7e R.A.C. 

    Par la suite, il appris que seuls deux soldats du 7e RAC de Rennes avaient été tués le 22 août à Ham-sur-Sambre : René Divay, né le 29 janvier 1892 à Landivy, et … Marcel Trépart.

    Vous connaissez la suite.

     

    *

     

    Dans les mois qui suivirent, la famille Trépart arriva à Ham-sur-Sambre. Guidés par Jules, ils se rendirent dans le bois d'Ham. En creusant, ils découvrirent les restes du cousin disparu et de son compagnon d'armes. Des uniformes et des ossements. Depuis, une petite stèle rappelle aux rares promeneurs que deux jeunes Bretons ont vécu là le dernier jour de leur premier été en Belgique

     

    ***

     

    La médaille miraculeuse

     

    Mon arrière-grand-père, né à Bouillon le 9 juillet 1854, s'appelait aussi Jules Maget. Comme papa.

    Gendarme à pied, très croyant, il vouait une dévotion toute particulière à la vierge Marie. 

    images-2.jpegC'est tout naturellement, qu'à la mobilisation de 1939, il offrit à mon père une médaille miraculeuse (2) représentant la vierge apparue en 1830 à Catherine Labouré, en la chapelle de la rue du Bac à Paris. Muni de ce divin gri-gri, mon père survécu à la bataille de la Lys. Et à l'explosion suivie du naufrage de la péniche qui l'emmenait vers les stalags du reich. Lui qui ne savait pas nager. Il croyait peut-être aussi que c'était grâce à l'amulette qu'il avait réussi à se faire passer pour un Flamand. Et à ne rester ainsi en Allemagne que onze mois au lieu de cinq ans. Comme tous les autres prisonniers wallons.

    Pendant sa captivité, papa fut souvent "invité" à quitter le camp pour travailler "en komando", à la sucrerie ou dans des exploitations agricoles. C'est là qu'un soir d'hiver 1940, il fut affecté à la tâche affriolante du chargement de fumier dans des wagons. La journée se terminant, dans l'obscurité naissante, il vit soudain un éclat brillant au milieu des déjections confites des bovins germains. Il se pencha. Saisit l'objet métallique. Le frotta de ses doigts engourdis. Effaça la buée de ses lunettes rafistolées, histoire de voir s'il n'hallucinait pas. Et, l'effigie de la vierge apparut. Je ne dis pas "lui" apparut. Nuance. Exactement identique à celle de la médaille du "Vieux Maget". Il la glissa dans son porte-monnaie. Plus tard, rentré au komando, il compara les deux médailles à la lumière. Identiques. Il ne s'était pas trompé. Pour lui, prisonnier pas loin de Hambourg, à des centaines de kilomètres des siens, il ne pouvait s'agir que d'un signe. Les deux médailles ne quittèrent jamais son porte-monnaie. Jusqu'à sa mort en 2005.

     

    Mais ce n'est pas tout.

    Vers la fin des années quatre-vingt, le curé de sa paroisse, à qui il avait raconté cette histoire, revint d'un pèlerinage : " Tiens Jules, j'ai trouvé ces médailles.  Les mêmes que les tiennes. Puisque tu voulais en offrir à tes fils, je t'en ai acheté deux."

    Papa me confia donc un exemplaire de la vierge miniature en me recommandant de la porter toujours sur moi. Il me croyait toujours croyant. Moi, dont l'agnosticisme était, à l'époque en pleine phase d'athéisation cognitive. Et quand j'ouvrais mon porte-feuille, sous le mica du compartiment carte d'identité, la petite médaille dorée me faisait surtout penser à mon père. Et, si quelqu'un s'en apercevait, un peu honteux, je ressortais la vieille histoire. Comme pour m'excuser.

    Quelques semaines plus tard, un autre soir d'hiver, alors que sur le quai de la gare du Luxembourg la neige poisseuse hésitait entre fondre et tenir; dans la lueur d'un pauvre luminaire, un timide scintillement doré attira mon regard. Je me penchai, et extirpai l'objet de la pape glacée. "La" médaille était là. Entre mes doigts. 

    Assis dans le train, j'ouvris mon porte-feuille, mais l'autre était bien à sa place. Sous le mica. Je la comparai  avec la nouvelle venue. Même métal, même forme, même inscription.

    C'est ainsi que, curiosité ou reliquat d'ancestrale superstition, les deux médailles m'accompagnèrent désormais partout.

    Quand je racontai la trouvaille à papa, il me dit simplement : "Tu vois !".

     

    J'ai conservé les deux médailles jusqu'à sa mort. Puis un jour, je m'en suis débarrassé. Dire que je m'en sens mieux ou moins protégé ? C'est une question de jours. Ceux avec, et ceux sans. Avec ou sans quoi ? Allez savoir...

     

     

    (1) http://www.populationmondiale.com/#sthash.bhORmkAI.dpbs

    (2) http://www.chapellenotredamedelamedaillemiraculeuse.com/