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Perso

  • Le bruit sourd du pétale s'écrasant sur le parquet

    P1070129.jpgBientôt octobre. Avec un "re", comme "reculer la montre d'une heure".

    Nous devrons bientôt passer à l'heure d'être après l'heure d'avoir été.

    Même si nous passons beaucoup trop de notre temps à essayer d'être à l'heure tout court.

    Il n'y a rien de pire que de cultiver la nostalgie. Mais il faut bien avouer que l'automne qui s'installe ne fait rien pour nous aider.

    La culture intensive du "bon vieux temps" ne peut que dévaloriser les sensations du moment présent. Lequel nécessite un arrêt sur image pour exhauster ses saveurs.

    Un répit qui bloque la trotteuse juste le temps de se dire qu'on vit quelque chose d'unique en soi. Même si ce n'est pas grand chose. Même si ce n'est qu'un fifrelin, trois granules homéopathiques de bien-être, un pet d'étoile sur la grande ourse.

    Minion, allons voir si le rosier…

    Justement, le rosier. 

    Avant-hier, en le frôlant, trois boutons jaunes m'ont tapé dans l'œil. Pourquoi avant-hier et pas les semaines passées où sa floraison généreuse se fondait dans la normalité du jardin fleuri de Michelle ?

    Parce que l'évidence d'une dernière saison végétale dans notre jardin s'est imposée dans notre perception de l'ex-normalité des choses quotidiennes.

    Parce qu'un coup de gomme vient de pointiller une ligne de notre temps que nous pensions immuable.

    L'imminence d'une page de vie prête à se tourner. Une vérité mélancolique que la raison fait mine d'intégrer mais qui rappelle qu'une tranche épaisse de quarante années de vie ne se digère pas comme un pistolet du dimanche. Même trop beurré pour être honnête.

    Il y a quelques jours, Michelle est rentrée avec un trophée : la dernière salade du jardin. Trois jours plus tard, les trois dernières tomates cœur de bœuf de la véranda avaient passé, pour notre plus grand plaisir gustatif, l'arme à gauche. Toutes.

    Quand aux dernières carottes, elles font l'autruche. Les naïves.

    Aujourd'hui, je crois bien que le tour des ultimes haricots princesse est arrivé.

    Gilles, notre fils, avait déjà perçu ce déclic, quand sa maman lui avait offert son "dernier panier d'haricots du jardin". Il avait d'ailleurs traduit son émotion dans un superbe petit texte sur son blog "FoodMémos" (1). Lui aussi avait eu la révélation soudaine que ce jardin, qui avait été celui de son enfance, était toujours le sien.

    Avant-hier donc, je suis venu rechercher le sécateur et j'ai prélevé trois tiges du porte-épines. Les trois boutons jaunes et leur vase d'apparat ont trouvé place bien en vue au pied de la télé. Je crois que je n'ai jamais autant profité d'un si maigre bouquet.

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    Les fleurs ont envahi le living des volutes de leur parfum. S'épanouissant, puis se décharnant d'heure en heure. Jeunesse, maturité, déclin. Une vie en trois jours, en trois fleurs.

    Il est neuf heures et je crois que si j'ouvrais la porte je trouverais leurs premiers oripeaux colorant le parquet. Mais je n'ouvrirai pas la porte. Pas maintenant. Pas tout de suite.

     

     

    (1) http://www.foodmemos.me/project/penser-aux-derniers-haricots/

  • Strip tease immobilier

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    Le printemps dernier, et le dernier printemps.

    Depuis quelques mois, j'ai le sentiment de trahir ma maîtresse de toujours pour une petite jeunesse avec laquelle j'entrevois de finir mes jours.

    Ma maison se dévêt tout doucettement de moi. 

    A chaque livre qui quitte son nid, à chaque objet qui s'en va du grenier chercher fortune sur une brocante lointaine, à chaque cadre qui abandonne son clou "x" en rêvant d'un autre mur, à chaque étagère qui montre un peu plus sa planche, elle m'apparaît moins mienne dans sa nudité croissante.

    Pourtant. A chaque "petit tour" au jardin, les odeurs et les cris d'enfants des étés anciens m'envahissent tels des acouphènes. Les plantes vivaces portent bien leur nom. Et il m'arrive d'envier, en les imaginant, nos remplaçants s'émerveiller en froissant dans leurs doigts impies une feuille de sauge ou un brin de sarriette.

    Comment ne pas imaginer non plus les mots des candidats à la reprise, fouillant du regard , pendant les visites, les recoins de nos lieux de vie, de joies et de doutes.

    Comment ne pas revivre les moments de bricolages hasardeux et "pas si mal foutus que ça pour quelqu'un qui ne s'y connait pas". Electricité encastrée comme des pros avec parrain Félix et le cousin Pierre, tranchée d'égouttage creusée avec Barbara et Gilles, mais aussi plomberie approximative, plafonnages de raccroc, maçonneries de fortune… 

    Et le jardin, témoin du travail toujours recommencé de Michelle. Comme "ses" châssis agressés par les pluies, mais amoureusement entretenus, quasiment maternés, et repeints tous les deux ans. Fidèlement. 

    Et l'escalier et les portes décapés à coups de week-ends aux bras et coudes huilés. Grands travaux, chantiers dérisoires, petites fiertés.

    Tu fus longtemps une maison-outil, une maison à vivre, avant de devenir une maison un peu plus "vitrine". Mais chaque visiteur te trouvait une âme. La nôtre peut-être.

    Michelle m'avait appris à démystifier tes bruits saugrenus, à en faire des mots doux plutôt que des signaux inquiétants. Chaque porte a toujours son cri personnel. Du grincement de charnières au frôlement sur le carrelage dus à des "rependages" hasardeux de piètre bricoleur. Chaque planche a son craquement et chaque siphon sa chanson. C'est ton langage à toi.

    Comme notre jardin de curé entouré d'une ruelle, tu étais notre île.

    A nous maintenant de nous dévêtir tout doucettement de toi. De toit. Coupant les ailes aux envolées sentimentales. Te tournant le dos stoïquement. Reniflant les velléités tenaces des souvenirs, le kleenex prêt à bondir. 

    Laissant au passé, presque futur, le soin de composter nos bons moments. Quand, assis dans le Lafuma, face au soleil couchant, nous laissions tomber notre roman dans l'herbe, pour se prendre la main et se dire : "On est bien. Hein ?".

     

     

     

     

     

  • Vaisselle de fête

     

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    (Illustration : Leo Sallustio)

    Hier ils étaient là, autour de la table. Et leurs verres étaient pleins.
    Et leurs rires étaient clairs. Comme leurs yeux et nos souvenirs.

    Aujourd'hui, c'est la vaisselle de la fête.
    Un moment précieux.
    Un à un leurs verres passent par mes mains.
    Et je me souviens de ce qu'ils ont ri en les vidant.
    Et je me souviens de ce qu'ils disaient d'une gorgée à l'autre.
    Et je me refais une fête. Dans ma tête. Plus intime.
    Plus infime.

    L'iPod est sur son socle. Et Souchon susurre .

    "Abderhamane, Martin, David
    Et si le ciel était vide
    Tant de processions, tant de têtes inclinées
    Tant de capuchons tant de peurs souhaitées
    Tant de démagogues de temples de synagogues
    Tant de mains pressées, de prières empressées

    Tant d'angélus
    Ding Qui résonnent
    Et si en plus Ding
    Y'a personne"

    D'abord, les verres à bulles de l'apéro.
    Flûtes fragiles, cadeau de mariage de la cousine de Fosses.
    Là leurs mots aussi se sont mis à pétiller.
    Je leur avais fumé du magret.
    Et ils aimaient.
    En se demandant des nouvelles de leurs petits bobos.

    Et Souchon en remet une :"Abderhamane, Martin, David
    Et si le ciel était vide
    Il y a tant de torpeurs
    De musiques antalgiques
    Tant d'anti-douleurs dans ces jolis cantiques
    Il y a tant de questions et tant de mystères
    Tant de compassions et tant de révolvers

    Tant d'angélus Ding
    Qui résonnent
    Et si en plus Ding
    Y'a personne"

    Au tour des verres à blanc qui escortaient l'entrée.
    Moins précieux. Plus râblés.
    Ils parlaient retsina en buvant sauvignon.
    Ils ont tsiprassé beaucoup, et podemossé un brin.
    Et le gaspaccho aux amandes nous a ramené
    à nos vingt ans, en '68.
    Dans une Catalogne sans Costa Brava.

    "Barouh hachem, Inch Allah
    Are Krishhna, Alléluia

    Abderhamane, Martin, David
    Et si le ciel était vide
    Si toutes les balles traçantes
    Toutes les armes de poing
    Toutes les femmes ignorantes
    Ces enfants orphelins
    Si ces vies qui chavirent
    Ces yeux mouillés
    Ce n'était que le vieux plaisir
    De zigouiller

    Et l'angélus Ding
    Qui résonne
    Et si en plus Ding
    Y'a personne"

    Une couche de lie aubergine tapisse un grand verre INAO.
    Je sais qui a eu la dernière goutte de ce vieux flacon.
    Les boulets sauce lapin de la mère Michelle étaient déjà un goûteux souvenir
    quand il a prononcé le mot "dieu".Juste pour dire :
    "Dieu que c'était bon ! Le petit Jésus en culottes de velours !"
    C'est à ce moment qu'ils ont commencé à mécréer.
    Et que la Sixtine a tremblé quand leurs saintetés se sont retournées dans leurs tombes. Plusieurs fois.
    Et qu'un autre bouchon à quitté son goulot pour toujours.

    Les verres tintinabullent sur le plateau qui les mène au repos.
    Jusqu'à l'armoire de grand-mère.
    Jusqu'à la prochaine.
    Petite musique d'après.
    Mélodie de générique de fin d'un diem bien carpé.

    Et l'iPod sur son socle.
    Brassens attaque : "Mourir pour des idées d'accord, mais de mort len-en-en-te…"

    Et moi, j'attaque les casseroles.

  • Merci

    Fréquentation record de "Comme ça en passant" pour le mois d'avril :

     

    Visiteurs uniquesVisitesPagesPages par jour (Moy / Max)Visites par jour (Moy / Max)
            2 380     4 646    10 326               344 / 1 512                154 / 1 149
  • Les petits papiers

     

    Une maison.  Quarante ans de vie.
    Une maison qui se vide du sang poussiéreux de sa mémoire.
    Qui se vide ? Plutôt qu'on aide à se faire creuse.
    La vie y a construit ses nids.
    En y laissant des plumes.
    Et des petits papiers.
    Ces petits bouts de sens qu'on ne sait où ranger.
    Et qui valent parfois plus par leur obstination à ne pas disparaître que par les mots qu'ils portent.
    Ces oiseaux de bonheur qu'on déniche sur le tard.
    Ces messages parfois presque effacés à l'encre pâlie sous la lumière tueuse
    des soleils oubliés.
    Ou qu'on déplie pour la première fois depuis des lustres
    et qui vous sautent aux yeux frais comme au premier jour.
    Ces mots-clés qui ouvrent des tiroirs perdus de vue.
    Ces cartes de visites, souvenirs de rencontres désormais impossibles pour cause de décès.
    Ces lettres capitales fermées pour cause de regrets.
    Ce numéro de téléphone solitaire jadis important mais aujourd'hui à l'abonné absent.
    Ces post-it de première génération aux urgences aussi désuètes que la pâleur de leur jaune originel.
    Ces pensées fondamentales griffonnées au bas d'un menu de mariage ou de communion.
    Ces esquisses crayonnées qui n'iront pas plus loin.
    Ces agendas bondés de dates inutiles,
    encore accrochés au stylo dont l'encre a fini de couler, une fois pour toutes.
    Ces passeports annulés témoins de toutes nos aventures.
    Ces brouillons de poèmes où les ratures sourient.
    Et ces photos mille fois cherchées qui sortent de leur apnée.
    Avec des odeurs de colonies de vacances et de mauvais café au lait dans des cruches en alu.
    Une lettre d'amour perdue parmi des souches de resto
    qui ont échappé à une note de frais.
    Une coupure de presse d'un vieux match de basket.
    Avec votre nom écorché par le local pigiste.
    Une carte postale de Westende porteuse de bons baisers.
    Une autre de Venise au timbre découpé.
    Un dessin de 1952 rescapé de l'école gardienne.
    Un "papa je tème ! sinié Gilles" sur un cœur maladroit.
    Ces pellicules de vie qui collent à nos épaules.
    Et qu'on secoue vite fait avant qu'on se ravise.
    Mais qu'on sauve in extrémis
    La gorge nouée
    La larme à l'orée des cils
    Pour leur éviter l'ultime et intime perfusion raccordée au
    grand sac de plastique noir qui doucement recueille
    le sang déjà séché de la maison en deuil.

  • On ne nous apprend pas...



     

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    On ne nous apprend pas.

     

    Le jour des funérailles de sa mère, un ami athée dit a son père croyant : 

    "Si c'est moi qui ai raison, et qu'il n'y a rien après, on ne se reverra pas. 

    Mais si c'est toi qui a raison, on se reverra, et c'est moi qui aurai l'air con… "

     

    L'esprit encombré (pollué ?) de moments littéraires, théâtraux, ou cinochiens,

    on ne sait rien de ce qui se passe vraiment dans la tête de ceux qui partent.

     

    Qui se sentent partir.

     

    Ont-ils l'impression de se rapprocher d'un mur ? Ou de l'entrée d'un tunnel ?

     

    Ou d'un passage inconnu dont la vie à sa fin ouvre enfin le secret ?

     

    On ne sait pas si le temps s'élargit alors qu'il diminue.

     

    On ne sait pas si l'envie leur prend de se montrer magnanimes.

     

    Et, s'ils le font, si ça leur fait du bien.

     

    Ni ce qui compte encore pour eux.

     

    Ni si  quelque chose compte encore.

     

    On ne sait pas si l'orgueil est soluble dans ces moments

     

    de suprême humilité.

     

    S'il est encore temps de réparer des torts, d'apaiser le bouillonnement 

     

    de préjudices anciens, de cimenter certaines fissures, 

     

    d'étancher la soif d'excuses de certains malmenés… 

     

    Ou de se contenter de guetter du donjon d'improbables pardons …

     

    On ne sait pas si les regrets résiduels s'effacent d'eux mêmes.

     

    Ou si c'est encore à nous de donner l'ultime coup de gomme.

     

    On ne sait pas si l'esprit devine qu'il se sentira plus léger 

     

    au moment de brûler certaines rances rancunes. 

     

    On ne sait pas si le vieil inacceptable devient plus fréquentable

     

    quand on lui fait enfin une place à table.

     

    On ne sait pas si l'on se dit qu'avoir rempli sa mission de passeur

     

    nous a rendu meilleur.

     

    Passeur d'amour. Passeur de savoir. Passeur de colères. 

     

    Passeur de gènes, enfin.

     

    Un patrimoine plus ou moins utile qui prospère dans les yeux des enfant

     

    qui nous tiennent la main.

     

    Et que c'est bien ainsi. Et que cela suffit.

     

    Ou bien qu'il est grand temps de changer deux ou trois choses.

     

    Ou bien s'il l'on s'accepte enfin. Tout nu de vérité.

     

    On ne sait pas si les vieilles croyances ressortent de leur placard,

     

    secouent leurs oripeaux et repartent à l'assaut, profitant du doute d'un instant.

     

    Ou si le vide absolu se montre enfin plus rassurant.

     

    On ne sait pas si la peur change de couleur.

     

    Si elle se fait amie.

     

    On ne sait rien des branches auxquelles on se raccroche.

     

    On ne sait pas si l'on veut être seul ou entouré d'amis.

     

    On ne sait rien. On ne nous a que mal appris à attendre ce moment.

     

    En espérant qu'un ressort de l'esprit nous sorte la notice d'un

     

    déclic programmé d'une boîte à malice.

     

    On ne sait rien. On ne veut pas savoir.

     

    Tant qu'il semble rester suffisamment de temps.

     

    Et eux, s'ils le savent, le gardent bien pour eux.

     

    On ne nous apprend pas la langue particulière de ces moments si sourds.

     

    Moments lourds de malentendus, de malentendement.

     

    Ou légers de complice transparence.

     

    Où les mots semblent ne plus avoir cours.

     

    Où la grammaire devient une pression de main.

     

    Où les regards feuillettent le dictionnaire des yeux.

     

    Quand la mémoire déborde. Quand le disque se fait tendre.

     

    Quand la vieille imprimante délivre ses feuilles vierges.

     

    Tirant ses dernières cartouches d'encre sympathique.

     

    Silence immaculé peuplé par les voix blanches des sentiments muets.

     

    Quand on ne s'entend plus mais quand on se comprend.

     

    Enfin.

  • Petite musique pour manuscrit et silences

    Je m'étais arrêté dix pages avant la fin.
    Comme souvent quand un livre me plaît, que je me sens bien au chaud, ou au froid, dedans, j'essaye de repousser au maximum le moment d'en connaître la fin.
    Peur de la mélancolie qui accompagne toujours la fin d'un univers. Peur de rompre une complicité magique entre le récit, l'auteur et le lecteur ?
    Cela faisait trois ou quatre jours qu'il me narguait, posé sur un coin de table. Osera ou pas ?
    Et aujourd'hui, je l'ai achevé. J'ai même parfois l'impression que c'est plutôt le livre qui m'achève. Qui coupe le fil qui me tenait suspendu, flottant dans la pensée de celui qui l'a écrit, pour retomber éperdu dans le fatras de mes pensées contemporaines.
    Ici, le cas était encore plus flagrant.
    D'abord parce que le manuscrit n'a pas encore été publié.
    Ensuite parce que l'auteur est quelqu'un que je connais et qui m'a fait l'honneur -et l'amitié- de confier ses feuilles à ma lecture. Et qu'en le lisant, je l'entends écrire.
    C'est la deuxième fois que cela m'arrive, avec, cette fois encore, ce sentiment troublant de pénétrer dans la tête de l'autre. De visiter sa maison en son absence.
    Même si cela biaise le point de vue, cette lecture m'a procuré beaucoup de sérénité.
    Un suspense. Sans halètement. Sans otages à sauver, sans poursuites infernales, sans surhommes, sans minuterie scotchée à un pain d'explosif. Une dramaturgie douce …
    Même si l'on sent en permanence la proximité planante d'un drame indéfinissable et inévitable. Une histoire simple pourtant. Minimaliste même.
    Une histoire d'un mec qui revit son histoire, à la fois prisonnier et héros des récits du passé à qui il donne rendez-vous. Comme un type qui veut rephotographier les recoins de sa maison avant de déménager. Loin et pour toujours. Tout en sachant qu'il n'emportera aucun cliché avec lui.
    Une histoire d'amour où de longs -soi-disant- temps morts bruissent d'une intense vie intérieure.
    De faux silences audibles seulement par ceux qui écoutent avec les sonotones de l'âme. L'auteur n'insiste jamais trop. Il effleure. Il esquisse. Le lecteur prête l'oreille.
    Des personnages solides et qu'on aimerait croiser pour de vrai. Un héros dans la peau duquel il est facile de se faufiler, à la condition d'avoir suffisamment vécu.
    Un univers qu'on quitte à reculons, sans bruit, pour pas déranger.
    Merci à toi Pierre pour ces moments d'exception et d'intériorité.

  • Paul, le santonnier de Natoye

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    Selfie de  Paul, le santonnier de Natoye.

     

     Que le publicitaire d'Euros Millions qui a trouvé "We whish you un bon Noël blanc !" aie des morpions de la taille de l'âne et du bœuf de la crèche. A la limite, "We whish you a white Xmas bouding !", why not ! Mais Noël et blanc, cela signifie de la grogne pour les invités et de l'angoisse pour les invitants.

    Ceci dit, bien qu'étant athées, ascendant cathos forcés à l'insu de notre plein gré, et aujourd'hui débaptisés selon les règles, avec papiers en ordre et tout (merci à messeigneurs Léonard et Harpigny, en passant) nous avons une crèche dans notre salon.
    Oui, bon, elle voisine avec les effigies de Bouddha, de Shiva et de Ganesh, mais chaque année, on installe nos santons.
    D'abord parce que Jésus de Nazareth a existé. Qu'il soit fils de dieu est une autre paire de manches, mais ce visionnaire utopiste doit bien avoir arpenté les chemins poussiéreux de Palestine. Ceci, bien avant que ce bout de terre ne prenne l'appellation de "terre sainte" d'abord, d'Israël ensuite.
    Oui,  Jezu (comme disait le doyen de Court-Saint-Etienne)  est un personnage historique, même s'il n'est pas sûr du tout qu'il soit né à Bethléem et surtout pas un soir de nowel, puis que cette fête n'existait pas encore.
    Selon les historiens, Jésus serait né entre 7 et 5... avant Jésus-Christ. Et oui, les voies du seigneur sont… Etc.
    Quant à la date du 25 décembre ?   Elle est entièrement conventionnelle, et n'a rien d'un « anniversaire ». Elle aurait été fixée dans l'Occident latin au IVe siècle, peut-être en 354, pour coïncider avec la fête romaine du "Sol Invictus" célébrée pour la naissance du dieu Mithra, né selon la légende un 25 décembre.  Le choix de cette fête permettait une assimilation de la venue du Christ — « Soleil de justice » — à la remontée du soleil après le solstice d'hiver.  Ce bidouillage de l'histoire par l'église, un de plus, visait aussi à mettre fin aux débordements de cette fête païenne, en la faisant correspondre à un anniversaire sacré.
    Avant cette date, la Nativité était fêtée le 6 janvier et l'est encore par l’Église arménienne apostolique. L’église catholique romaine y fête aujourd’hui l'Épiphanie, le baptême de Jésus dans le Jourdain, évènement que les plus anciennes églises pré-romaines utilisaient comme acte de « naissance » du Christ.

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    "Kèski va def'nir e st'èfant-là ?"


    Ceci -encore- dit, il est, pour nous, une autre raison d'installer les petits personnages sur le buffet de chêne.
    Ces petits santons sont faits de terre wallonne. Ils ont été amoureusement et facétieusement façonnés par les doigts de Paul Rensonnet. Accessoirement ex-frère des écoles chrétiennes, ce "santonnier wallon", comme il l'a fait imprimer sur sa nécro dans l'Avenir, a eu aussi le mérite d'être mon prof de pédagogie à l'école normale de Malonne. Et quel prof. Un de ceux qui emplissent les cœurs plutôt que les têtes.
    Paul, qui est parti en juillet, et qui comme tout bon santonnier a cassé tous ses moules avant de s'en aller, revit ainsi à travers ses petits personnages.

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    On y retrouve "le Wallon", en sarrau et coq sous le bras; Francwès et Djôzef, les deux Namurois des caricatures de Vers L'Avenir; Tchantchès et Nanesse (Paul était liégeois); la macralle; le braconnier; toutes les personnalités d'un village d'antan; et, Paul himself en barbe rousse et tablier de travail.
    Pour toutes ces traces, merci à toi Paul. Et "bon nowé !".

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    Paul Rensonnet, lors d'une rencontre avec ses anciens élèves à Malonne (21 janvier 2010)

     

     

    Pour revoir Paul in live : copiez-collez le lien suivant :

    http://www.sonuma.be/archive/santons-wallons?fb_action_ids=10205239372844780&fb_action_types=og.comments

     

     

  • Piquets au vif.

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    Si on la laisse faire, la main tendue en vain bien vite se referme et redevient un poing.
    Ceux qui souffrent ont-ils le droit de faire souffrir, par leur silence et leur immobilisme, ceux qui les aiment ?
    Comme pour leur reprocher d'être encore debout. Et de mener une vie digne de ce nom.
    Ou est-ce l'ultime sommet de l'humilité que de se recroqueviller sur son malheur.
    Pour protéger de la tristesse que leur seule vue peut encore inspirer ? En les tenant à l'écart de leur enfer et leur éviter les brûlures ?
    La grève de l'amitié et des sentiments ne se rapprocherait-elle pas de non-assistance à empathie en danger ?
    Ou la vrai amitié serait-elle tellement télépathique qu'elle puisse se dispenser de signes extérieurs d'affection ?
    Je doute. Donc je souffre.

    La croûte boursoufle l'asphalte comme la cicatrice d'une méchante brûlure.
    Contre les grilles, des sacs en plastique noir débordent de gobelets souillés et de canettes rouges de Jupiler.
    Rouges comme les palettes qui flambaient hier. Rouges comme les quelques drapeaux et les anoraks syndicalisés qui, hier aussi, représentaient l'ordre. Le mot d'ordre d'un jour :
    " On ne passe pas. "
    Des travailleurs investis du pouvoir ponctuel d'empêcher d'autres travailleurs de manifester leur désaccord, ou leur peur du chef, en voulant entrer.
    C'est cela aussi l'esprit du piquet.
    Être enfin les chefs de quelque chose. Montrer qu'on existe et qu'aujourd'hui, ici et maintenant, c'est avec nous qu'il faut compter.
    Exister, sortir de l'anonymat, être "important", importuner. Quitte à se donner le droit de violence, puisque c'est pour une bonne cause qui excuse tout.
    Pour un jour. Avant de rentrer dans le rang.

    Je me souviens d'un jour de grève. Je faisais les provisions de crise chez Lidl. C'était l'après-midi. Nous étions une dizaines de caddies à nous promener dans les allées. Le personnel vaquait, lui aussi. Et soudain, ils sont arrivés, à quatre. Anoraks rouges avec logo. Bien propres sur eux. Trois hommes et une femme. Sourire aux lèvres, rose au fusil et "Axe" sous les aisselles. L'air de cadres moyens plus proches de la pré-retraite que de la période d'essai. Les anoraks en moins, ils auraient pu faire partie du staff marketing du hard-discounter.
    " Et alors ? On ne respecte pas la grève ici ? "
    Les membres du personnel se sont arrêtés, échangeant des regards mi-gênés, mi-amusés.
    " C'est pas très solidaire tout ça,  hein ? Et le directeur il est où ? "
    Une caissière est entrée dans le petit bureau. Puis on a entendu une voix : " Chers clients, nous sommes désolés de vous annoncer que le magasin va bientôt fermer pour raison syndicale ! Vous êtes priés de terminer vos courses et de vous diriger vers les caisses ! "
    " Ah ! non, hein ! ", a crié, en rigolant, un des anoraks. " Vous n'allez pas leur laisser terminer leurs courses quand même ! "
    Aucun client n'a protesté. Certains se sont précipités vers la sortie. À deux ou trois nous avons calmement joué l'inertie et terminé nos derniers achats. Les anoraks nous ont laissés faire, rigolards, mais polis. "C'est pas bien, de venir faire ses courses un jour de grève. C'est pour vous aussi que nous faisons ça !"
    Alors, avec des airs satisfaits de flics de quartier qui remballent leurs outils près avoir surveillé la sortie d'une école, ils sont remontés dans leur voiture et sont allés vérifier si un autre piquet était bien planté.
    Et, derrière les portes fermées, le personnel a continué de réassortir et de ranger le magasin. Personne n'avait vraiment l'air d'être emmerdé.

    Le droit de grève.
    L'arme de ceux qui font le sale boulot pour que, éventuellement si les revendications aboutissent, nous puissions tous en profiter.
    Le droit de travailler.
    L'excuse de ceux qui ne veulent pas fâcher le patron ? Ou le droit de montrer, aussi démocratiquement, que l'on n'est pas d'accord avec les revendications des piquets ?
    Le droit de se taire.
    L'arme de ceux qui ont envie de crier mais ne peuvent plus le faire. Parce qu'il n'ont plus de voix.
    Ou parce qu'ils ont compris, et qu'ils ont accepté, qu'il n'y avait plus rien à faire.

  • Les gens couchés

    " Prendre le matin par la main pour le mener jusqu'au soir. " (Ikke Mî)

    Il est des gens couchés dont l'esprit est debout
    Cloués au lit comme des papillons
    Ils attendent un matin pour retrouver des ailes

    Il est des gens couchés qui transmettent leur force à ceux qui se promènent
    Qui donnent à ceux qui marchent la conscience de marcher

    Il est des gens couchés pour qui les aurores ne sont que des tremplins
    Et dont les horizons sont des soirs qui se couchent
    Des gens pour qui demain est une autre planète
    Qui gardent leur énergie pour vivre ce qui vient
    Des gens qui se contentent d'user le quotidien

    Des gens dont le courage est de vivre aujourd'hui
    Dont la sérénité tue les apitoiements
    Et décourage sans fin tout découragement

    Sages et disciplinés en acceptant de faire
    juste ce qui leur convient
    Sans Espagne, sans châteaux
    Et qui dosent leur foi
    Juste un jour à la fois
    Juste de quoi voler au soleil ce qu'il faut de lumière
    Et laisser à la nuit tout le temps nécessaire
    A chasser pour un jour les pensées grabataires

    Il est des gens couchés qui n'ont aucune idée de tout ce qu'on leur doit
    Et qui  s'étonnent parfois quand on leur dit merci