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  • Respirez. Tout va bien.

     

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    Un château de sable en granit, que les marées épargnent.

     

     

    J'en suis intimement convaincu, la peinture restera l'acte de poser une pâte plus ou moins épaisse, plus ou moins colorée, sur une surface plus ou moins lisse, plus ou moins blanche, à l'aide d'un instrument plus ou moins fin.

    Le résultat dépendra des yeux dans la tête au bout du bras qui porte la main qui tient l'instrument qui va de la pâte à la surface.

     

    Et l'écriture… ?

     

    Étale.

    La plage des lutins. Le dos tourné au soleil, ce fumeur de juin.

    Le dos aussi tourné à l'église et au cimetière marin. Toujours plus romantique de mourir en mer plutôt que dans un métro en sueur.

    L'écran géant de l'horizon, full HD, 3D, Dolby et tout le bazar, reproduit fidèlement  les couleurs naturelles d'une mer étale où le ciel se mire, comptant ses rides absentes en plissant son front bleu.

    Sur la toile marine, de poussives voiles tentent de se gonfler, offrant leur peau laiteuse aux caresses indolentes d'un vieux vent paresseux.

    Quatorze heures.

    Le soleil est à l'aplomb et laisse son plomb méridien fondre sur le dos d'une horizontale sirène irlandaise rougissant à vue d'œil. Les seins dans le sable.

     

    Mon cul collé au granit se soulève enfin pour se dégourdir les fesses. Jusqu'aux orteils.

     

    Trempette.

    La vaguelette de cette marée galante capte les rayons solaires sur les millions de paillettes de mica argenté en suspension dans sa scintillante transparence aquatique. Et les orteils se font orpailleurs, trieurs d'argent content.

    Le splash métronomique de l'unique vague éboulante achève l'illusion d'hypnose graphique initiée par les rythmes horizontaux des plissements marins et parallèles.

    Se concentrer sur l'instant. Regarder l'océan en se préparant déjà à le regretter bientôt. 

    Bien ouvrir les yeux pour y laisser entrer l'espace. Et se sentir grandir en s'en emplissant. Tout en sachant que la mémoire imparfaite n'en rendra que parcimonieusement la monnaie.

     

    Noirmoutier, cette pointe de Vendée perdue dans un coin occidental de l'Hexagolande. 

    Cette petite langue tirée à l'Amérique, et qui, en passant, lèche le cul de la Bretagne. 

    Ce petit pays de pins parasolaires ombrant des murs immaculés aux volets bleus. Ces toits orangés par la tuile romaine. C'est de la Provence posée face à l'océan. Une Provence plane, embeurrée de caramel salé et pastellée d'indolentes trémières.

     

    L'esprit vacant, à la lèvre une chanson, un estomac qui digère la sizaine d'huîtres prétexte à toute balade vélocipédique qui se respecte. 

    L'esprit divaguant écoutant le ronron des pneus changer de ton en passant de l'asphalte, au rimel déjà fondant, au sentier sableux. Des roues qui se parlottent. 

    - Sans moi tu ne saurais où aller. C'est moi qui dirige !, dit celle de devant.

    - Pauvre sotte, sans moi tu n'irais nulle part !, lui répond celle de derrière.

    - Calmez-vous vieilles folles, dit le cycliste. C'est moi qui pédale et c'est moi qui conduit ! 

    L'esprit s'écroulerait ou tournerait en rond si la vie qui passe ne lui insufflait pas juste ce qu'il lui faut de vitesse pour rester en équilibre et avancer…

     

    Mais les roues n'écoutent déjà plus, l'une évitant les pièges du sentier, l'autre chassant un caillou imprudent qui traversait sans regarder.

     

    Par endroits, l'air s'imprègne furtivement des exhalaisons suaves du genêt maritime.

    Qui lui ne pique pas de la feuille, contrairement à l'ajonc. Parfois aussi, les troènes en fleurs laissent s'échapper des bouffées plus familières. Juste avant le passage de la cisaille du coiffeur de haies qui leur rectifiera les épis printaniers. Plus loin, c'est l'estran qui souffle son haleine entre les murs d'une impasse au nom iodé.

     

    En quinze jours de soleil et de vent, le marais s'est remis à travailler. Les petites pyramides blanches croissent lentement sur les œillets des salines. Les champs de patates ont changé de couleur, dépouillés de leurs "bonnottes".

    Respirez. Tout va bien.

    Le cormoran est à sa place sur le rocher. Noirs tous les deux.

    Gilbert, le ravaudeur de filets, est à la sienne, entre "Ouest-France" et son rosé,  sur un tabouret, au comptoir du "Mistral Gagnant". Gris, toujours un peu.

    Respirez. Tout va bien.

    Ce soir le soleil rouge se posera sur le blockaus de la pointe.

    Respirez. Tout va bien.

     

     Noirmoutier, le 25 juin 2015